mardi 20 décembre 2022

 Un conte de Noël en bande dessinée (1922)


     La participation de Jean Routier à la revue L'Automobile aux Armées (devenue Automobilia), depuis son premier numéro en février 1917, est multiforme : couvertures, bandeaux-titres, illustrations d'articles ou de récits, publicités et ... bandes dessinées que je tenterai, dans un futur billet, de caractériser. Pour l'heure, je me borne à présenter un conte de Noël publié dans le numéro 135 daté du 31 décembre 1922. Il s'intitule "Le Poêle mobile" et se compose de 13 "vignettes" numérotées sur deux pages en regard.

Jean Routier - Automobilia, 135, 31 décembre 1922, p. 28-29 - Bibliothèque nationale de France -cl. de l'A.

 

 


 


 

Quelques observations :

  • Cette histoire fantastique d'un poêle devenu moyen de locomotion a sans doute été inspirée à Jean Routier par le fait divers relaté dans mon billet du 19 décembre ("Quand les poêles explosaient"). 
  • Des deux frères enrichis par cette invention, seul l'aîné est doté d'un prénom (Toto). Les marques extérieures de richesse sont l'automobile avec chauffeur, l'hôtel particulier (avec concierge) et les cigares.
  • Petite pique contre la sédentarité des  Receveurs de l'enregistrement et du timbre (vignette 1).
  • D'un point de vue formel, on remarquera que les vignettes ne sont pas entourées d'un trait mais qu'elles sont néanmoins bien délimitées comme le montre la gouttière verticale sur la page de droite  qui coupe nettement certains personnages (voir n° 10 et 11) ; toutefois la légende de la vignette 6 déborde sur le territoire de la 5.

 

lundi 19 décembre 2022

 Faits divers de 1922

Deux faits divers de la fin de l'année 1922 (des faits d'hiver) ont été exploités par Jean Routier.

1- Quand les poêles explosaient.

 
Jean Routier - Le Journal,  1922-12-08 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

     Un dessin publié dans Le Journal du 8 décembre 1922 met en scène un personnage hilare, en queue-de-pie, désignant d'une main le poêle de son salon tout en s'adressant à des personnes en habit et à l'air inquiet massé derrière une porte vitrée. Sur la table, des tasses à café, des verres à liqueur, des bouteilles, une boîte à cigares attendent manifestement des invités. C'est ce que confirme la légende accompagnée d'une phrase énigmatique pour le lecteur de 2022 : "Soyez sans crainte ... Il n'est pas chargé !".

     Sa compréhension, un siècle plus tard, nécessite de dépouiller la presse de l'année 1922. A partir de la fin octobre, des articles relatent une série d'explosions de poêles à feu continu, de fourneaux, voire de chaudières de chauffage central. En novembre, le parquet de La Seine désigne un juge d'instruction pour diriger une enquête sur ce phénomène manifestement lié au charbon utilisé. On désigne des experts (M. Kling, directeur du laboratoire municipal). D'où vient l'anthracite qui explose ? Très vite, on met en cause celui du Pays de Galles. Les charbonniers se défendent et suspectent l'anthracite ... allemand - que la Ruhr livre à contrecœur - en laissant entendre qu'il serait piégé par les "boches" [1]. Les cas d'explosion se multiplient qui provoquent des dégâts matériels essentiellement à Paris et en banlieue mais aussi en Province : Bordeaux, Lyon, Rouen, Dieppe, Avignon, Saint-Nazaire, Sillé-le-Guillaume (Sarthe), etc. [2]. Des usagers scrutant leur tas de charbon signalent la présence de cartouches, de détonateurs et même d'une grenade.

     Le phénomène est suffisamment répandu pour que les humoristes s'en saisissent. Routier, comme à son habitude, joue sur les mots, ici le verbe "charger" au sens de "mettre dans un dispositif ce qui est nécessaire à son fonctionnement". On peut charger un poêle, une batterie, un stylo, ou une pipe, mais aussi une arme. Je joins en annexe une sélection de dessins d'autres humoristes sur le même thème dont un de Jean-Jacques Roussau (1886-1948) qui joue aussi sur les mots ("des boulets").

     La solution de ces explosions est fournie en octobre 1923. Le rapport des experts remis au juge d'instruction exclut un vice de fabrication des appareils et aussi tout acte de malveillance (charbon piégé ou munitions oubliées). L'hypothèse avancée est la présence dans le charbon "d'explosif de sécurité" utilisé dans les mines anglaises "du type gélatinisé à base de nitroglycérine, de coton poudre et de borax" ; "ces fragments gélatineux, recouverts de poussière de charbon, prennent l'aspect d'un morceau d'anthracite et échappent au triage." [3]. Toutefois, le rapport n'excluait pas totalement l'hypothèse de "propriétés explosives spontanées de certains fragments d'anthracite anglais" [3]. Quelles recommandations ? C'est aux marchands de charbon de vérifier leurs stocks pour y déceler des explosifs oubliés ; l'autre solution était de préférer l'anthracite belge ou le coke. Pour sa part, le juge signa une ordonnance de non-lieu [4].

2- Quand sévissaient les piqueurs

 

Jean Routier - Le Journal,  1922-12-30 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


     La scène se passe d'une longue description : A Paris, des badauds amusés, une dame outrée mettant la main sur sa fesse et un agent bonhomme. La légende aidant, on comprend que la dame se plaint d'avoir  été victime d'un piqueur. L'agent lui propose : "Allons chez le pharmacien, il vous calmera ... avec une piqûre."

     Le fait que le phénomène sévit en France en 2022 donne encore plus d'intérêt à ces témoignages vieux d'un siècle. Je me contente de reproduire un article y ayant trait.

Le Journal,  1922-12-16 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Notes

[1] Le Journal, 22 novembre 1922. Le Journal du 4 décembre 1922 rectifie une erreur quant à la mine de Creutzwald, qualifiée d'allemande dans son article de novembre alors qu’elle était française (Moselle).

[2] Les journaux détaillent presque quotidiennement les accidents survenant chez des particuliers mais aussi dans des institutions (le calorifère de la Cour des Comptes, rue Cambon). Voir par exemple, Le Journal des 21, 24, 25, 26 novembre, 1, 2, 4, 12, 17 décembre.

[3] Excelsior, 22 octobre 1923 : "Pourquoi l'hiver dernier les poêles explosèrent". Dès décembre 1922, ce journal avait publié sur une colonne entière, en première page, l'opinion du laboratoire municipal sur la cause des explosions de charbon (10 décembre 1922). De son côté, L'Usine (organe de l'industrie des Ardennes et du Nord-Est) du 23 décembre 1922, p. 7, avait consacré une pleine page à démontrer que "les accidents ne sont pas dus aux appareils".

Annexe

Petite sélection de dessins de comparaison, tous datés de décembre 1922.

- sur les explosions 

 

Jean-Jacques Roussau (1886-1948) - Comoedia,  1922-12-18 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Albert Guillaume (1873-1942) - Le Journal,  1922-12-18 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Clem (actif 1922-1947) - L'Oeuvre,  1922-12-25 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

- sur les piqûres


Georges Hautot (1887-1963) - L'Oeuvre,  1922-12-13 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Georges Pavis (1886-1951) - Le Journal,  1922-12-16 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

- A la fois sur les piqûres et les explosions


Marcel Arnac (1886-1931) - Le Journal,  1922-12-01 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


dimanche 23 octobre 2022

 Humour domestique et politique (2)

    Un dessin publié dans Le Journal en novembre 1922 relève de la même veine, c'est-à-dire un comique fondé sur l'actualité.


Jean Routier -Le Journal,  1922-11-20 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


La légende est un calembour fondé sur l'homophonie marc/mark [1].

  • Le marc [de Bourgogne selon l'image] est une eau-de-vie à base de raisins, titrant 40-45 % d'alcool et présentant une couleur jaune ambrée. Son nom est tiré des résidus du foulage des raisins.
  • Le mark est la monnaie de l'Empire allemand à partir de 1871. Son nom dérive de "marc", ancienne unité de masse servant à peser les métaux précieux (233.85 g). D'abord en or, puis en papier - papiermark - quand cesse sa convertibilité en or en juillet 1914, le mark voit son cours s'effondrer après la défaite de 1918.Le cours du dollar passe de 4,20 marks en juillet 1914 à 41,98 marks en janvier 1920 et à 4430 marks le 20 octobre 1922 [2].

Alors que la comtesse montre du doigt la baisse du niveau du liquide dans la bouteille, le domestique feint de comprendre la baisse du cours de la monnaie allemande et répond ingénument par un conseil boursier.

Le marché des changes est assez agité en cette fin d'année 1922. La livre sterling atteint des sommets (plus de 70 fr. contre 52 en début d'année, alors que le mark ne cesse de fléchir (0, 00175 fr contre 0,067 fr).

  

 Un autre dessin - dont j'ignore où et quand il a été publié - utilise aussi la figure de la grande dame au face-à-main et joue sur les différents sens du mot "occuper". Bien sûr, Gretchen [3], la soubrette, est occupée avec son galant. Mais le galant étant un soldat français, chacun comprend que le contexte est celui de l'Occupation française en Allemagne,  après la Première guerre mondiale [4].

 

Jean Routier - coll. part. A. Z.

 

 Notes

[1]- En fait, l'homophonie n'est pas parfaite car dans le cas du marc - au sens de résidu du pressurage de fruits -, le c final ne se prononce pas. 

[2]- La chute s'accentue postérieurement à la date du dessin : 49 000 marks le 31 janvier 1923 et enfin 4200 milliards au 20 novembre 1923, à la veille d'une reprise en main de la politique monétaire et du remplacement du Papiermark par le Reichsmark en 1924.
 
[3] Gretchen (l'orthographe Gretschen est peu répandue), diminutif de Margarete (Marguerite), désigne dans le langage familier une jeune femme allemande, l'équivalent de Margot. Son utilisation est très fréquente dans la presse de l'entre deux guerres pour désigner les femmes allemandes notamment celles séduites par l'occupant français.

[4]- Occupation de la Rhénanie de fin 1918 à 1930, et extension à la Ruhr à deux reprises (en 1921 puis de 1923 à 1925). L’armée française du Rhin compta 100 000 hommes en Rhénanie, et jusqu'à 210 000 lors de la première occupation de la Ruhr.


vendredi 31 décembre 2021

 Humour domestique et politique (1)

     Ce qui pourrait apparaître aujourd'hui dans certains dessins des années 20 comme de l'humour domestique avait pour le lecteur de  l'époque une résonance politique. Leur compréhension demande donc de faire retour à l'actualité telle qu'elle était transcrite par les journalistes.


Jean Routier -Le Journal,  1921-01-24 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


     Une loi du 29 décembre 1920 autorisait la ville de Paris à percevoir une taxe municipale sur l'emploi des domestiques et une autre sur la possession de pianos, harmoniums et orgues. Les contribuables devaient déclarer d'une part leurs employés permanents (domestiques, précepteurs, gouvernantes) et d'autre part leurs pianos et autres instruments imposables. Ces mesures suscitèrent naturellement des interventions de politiques (Joseph Denais - avocat, conseiller municipal mais aussi co-directeur de La Libre Parole - proposa de les remplacer  par une taxe sur les étrangers résidant à Paris), de musiciens professionnels (qui réclamèrent un dégrèvement pour leur outil de travail), et de dessinateurs de presse (Hémard, Pavis, Sennep, Routier d'après un recensement en cours). Les chansonniers aussi s'en saisirent ; Dréan reprend un succès populaire créé en 1893 à l'occasion d'une première instauration de taxe sur les pianos supprimée au début du XXe siècle : "Cach'ton piano" [1].

      On comprend mieux l'interrogation du couple dessiné par Routier, face à une domestique cassant la vaisselle avec fracas.

Le Journal,  1920-12-29 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France 

















Note

[1]- Texte du refrain :

Si tu ne veux pas payer d'impôts
Cache ton piano, cache ton banjo
Cache ta trompette
Ton tambour avec tes baguettes
Tes castagnettes et tes grelots
Si tu ne veux pas payer d'impôts
Cache ton phono, cache ton saxo
Cache tes claquettes
Ton trombone et ta clarinette
Si tu ne veux pas payer d'impôts
Cache ton piano!

dimanche 27 décembre 2020

 Garder la ligne

 

 Un accroc au régime

     Parmi les histoires sans paroles publiées dans les Annales politiques et littéraires, cette bande en quatre images convient pour illustrer les fêtes de fin d'année. 

 

Jean Routier - Les Annales politiques et littéraires, 2092, 1923-07-29, p. 122. Coll. part.

      L'histoire de cette dame à tête d'oiseau qui succombe en passant devant la vitrine d'une pâtisserie a été l'occasion de rechercher d'autres productions de Jean Routier mettant en scène le souci du corps, voire l'obsession de la ligne. J'en ai trouvé trois s'échelonnant entre 1921 et 1925. 

 

Scènes bourgeoises et commentaire de l'actualité


Jean Routier -Le Journal,  1921-04-18 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
 

 

Jean Routier -Le Journal,  1922-06-20 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Jean Routier -Le Journal,  1925-12-17 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

      Ces trois dessins parus en première page du Journal, presque centenaires, ont perdu toute force comique pour le lecteur de 2020. Regard graphique et, de ce fait, éphémère sur l'actualité, le dessin de presse ne trouve son sens que relié aux événements qui l'ont provoqué. Petit tour d'horizon des contextes.

- Le premier dessin, intitulé "Tout baisse", joue sur les mots "diminution" et "barème". En avril 1921, dans un contexte de hausse des prix des produits de première nécessité, André Paisant, sous-secrétaire d’État au ravitaillement dans le ministère Briand, a pour tâche de ramener à un taux plus raisonnable le prix des denrées alimentaires. Il met en place un barème pour les bouchers et les restaurateurs, mal accepté par les détaillants. Certains doutent de son efficacité et par conséquent de la baisse des prix. Les journaux publient quotidiennement des informations sur ce thème qui donne naturellement lieu à de nombreuses plaisanteries et à des dessins. Face à son épouse qui dit avoir diminué de taille, le mari, amusé, demande quel est le barème appliqué.

 - Le deuxième fait allusion à l'affaire du "cadavre dans la malle" qui a passionné l'opinion entre 1920 et 1922. Le procès de Madame Bassarabo, accusée d'avoir assassiné son mari et de l'avoir transporté dans une malle, s'ouvre le 6 juin 1922 [1]. La légende du dessin de Routier est un clin d’œil à l'actualité. 

- Le troisième se situe à un moment délicat du Cartel des gauches (1924-1928) confronté à des difficultés financières et monétaires. L'émission de billets, remède à la crise de trésorerie, est source d''inflation.  Le ministre "inflationniste à regret" évoqué par Routier est Louis Loucheur, ministre des finances d'un ministère Briand, qui voulait sortir de l'inflation en finançant les dépenses par des impôts nouveaux, et se heurta à la Commission des finances de la Chambre ; il démissionna le 16 décembre 1925 et fut remplacé par Paul Doumer.

En règle générale, les dessins du Journal sont assez modérés, observant le plus souvent avec bonhomie les travers de la société [2]. Les dessins de Jean Routier, tout à fait dans le ton du journal, manifestent toutefois son goût pour le commentaire politique ; il l'exercera, de manière plus incisive, quand il sera en charge de la couverture hebdomadaire du Cri de Paris, entre fin 1931 et 1939.

Annexe

Les difficultés de Louis Loucheur, vues par Henri-Paul Gassier.
 
H.-P. Gassier -Le Journal,  1925-12-7 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 Au centre, Louis Loucheur tenant le portefeuille des finances, défendu par A. Briand, Président du Conseil.

Notes

[1] Voir un résumé de l'affaire dans Le Journal du 7 juin 1922, sous la signature de Geo London, chroniqueur judiciaire : Les procès sensationnels. Mme Bassarabo va répondre aux assises du mystérieux assassinat de son mari. 

[2] Relevé des dessinateurs ayant travaillé pour Le Journal pendant les mois considérés (avril 1921 ; juin 1922 ; décembre 1925) : Avelot, Capy, Faivre, Falké, Gassier, Genty, Guillaume, Hémard, Kern, Métivet, Nob, Pavis, Poulbot, Roubille, Roussau, Sem, Willette.

mardi 24 novembre 2020

Histoires de trains : le 8 h 45 et le 5 h 17

 

     Le n° 2094 des Annales politiques et littéraires, daté du 12 août 1923, publie une histoire sans paroles, intitulée : 8 h. 45, Paris direct (scène de la vie de banlieue).

     En onze dessins répartis sur trois lignes, Jean Routier relate trois quarts d'heure de la vie d'un homme entre son réveil (8 h) et son départ en train pour Paris (8 h 45). La légende se limite à l'indication de l'heure sous chaque dessin. 

Jean Routier - Les Annales politiques et littéraires, 2094, 1923-08-12, p. 185. Coll. part.
  

     Une grande économie de moyens pour décrire le réveil, aux côtés d'une épouse endormie ou encore suggérer l’accélération soudaine du personnage qui craint de rater son train.




 

 L'influence de Caran d'Ache

     Cette petite bande dessinée peut être rapprochée d'une autre histoire de train, dessinée par Caran d'Ache : M. Toutbeau prend l'express de 5 h. 17 m. C'est une séquence beaucoup plus longue, qui contient 38 vignettes et occupe 6 pages. Elle figure dans le volume 5 de la collection Jaquet avec comme provenance indiquée La Revue Illustrée [1]. De fait, on l'y retrouve dans le tome 6, juin-décembre 1888, p. 422-427. 


Collection Jaquet, volume 5
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France








Une différence d'intention

     On ne s'étonnera pas que Caran d'Ache ait pu inspirer Routier. J'ai déjà abordé ce sujet dans un billet du 14 novembre 2015 (Hommage à Caran d'Ache) et j'aurai l'occasion d'y revenir avec d'autres exemples. Toutefois, au-delà de l'anecdote du monsieur qui risque de rater son train, l'intention des deux dessins est différente. Alors que Caran d'Ache dresse le portrait d'un individu précis - M. Toutbeau - aux prises avec l'inertie des choses (les chaussures, l'eau froide, la cravate, les boutons), et son propre désordre (son portefeuille, sa monnaie, son parapluie), et prend plaisir à en détailler la maladresse, Routier nous montre un anonyme maîtrisant assez bien son temps (il déjeune et il achète son journal), même s'il doit courir, et qui, en fin de séquence, rejoint la masse de ses semblables sur le quai de la gare. Voyez la chute : alors que M. Toutbeau se retrouve seul et satisfait dans son compartiment, ce sont trois banlieusards qui lisent leur journal dans le 8 h. 45, comme d'habitude. Le thème de Routier est donc moins la course contre la montre que la répétition d'un comportement quotidien et collectif.  

 

 

 Annexe 

      Comme souvent, ce dessin a connu plusieurs éditions. J'ai rencontré sur un site de vente les six pages du 5 h 17 numérotées de la p. 39 à la p. 43, avec le titre courant en haut de page. La seule indication donnée par le vendeur était :  dessin de presse provenant d'un magazine d'époque, dimensions 24x32cm, 1899. A rechercher donc ! Pour contribuer à la bibliographie de Caran d'Ache, voici trois autres supports repérés :

- L'Almanach de Noël des Annales politiques et littéraires pour 1890 [non consulté]. Le sommaire, annoncé par différents journaux (par ex. Le Temps du 25 novembre 1889), mentionne "Monsieur Toutbeau prend le train de 5 h 17, histoire comique en 38 chapitres". Cet almanach, prime gratuite adressée aux nouveaux abonnés à l'édition illustrée des Annales, n'est pas répandu.

 - La Revue illustrée réutilise le dessin de Caran d'Ache en 1899-1900, mais en le morcelant et en répartissant les cases  dans les publicités de fin de volume, sous un titre légèrement différent (M. Toutbeau prend le train [au lieu de l'express] de 5 h 15 [au lieu de 5 h 17]). La nomenclature des numéros de cette revue et, pour les volumes conservées à la BnF et accessibles dans Gallica, le regroupement des numéros mensuels dans les reliures de fin de semestre  ne facilitent pas la recherche. Les cases 1-9 sont publiées dans le n° du 1er décembre 1899 ; les cases 10-13 dans celui du 15 décembre 1899 ; les cases 14-15 dans celui du 1er janvier 1900. Je n'ai pas trouvé trace des cases suivantes malgré la mention "la suite au prochain numéro". C'est peut-être cet émiettement qui a justifié l'ajout de légendes là où, dans le dessin originel, il n'y avait que des points de suspension. Voici l'exemple des cases 11 et 12 :

Revue illustrée, 15-12-1889 [reliée avec n° 12 du 01-01-1900]
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
 

- Une version anglaise est donnée par The Picture Magazine, 1, janvier-juin 1893, p. 16-17. Ce supplément de The Strand Magazine n'est pas accessible en ligne, mais les pages apparaissent sur deux sites riches en illustrations, sans toutefois des références détaillées [2]. Cette adaptation, condensée en 12 images sur 2 pages (cases 2, 3, 6, 11, 16, 17, 20, 21, 34, 35, 37, 38), est moins efficace et n'a pas la saveur de la version française : on y perd le déroulé de la toilette, ou encore la scène du paiement de la note et de la sollicitation muette d'un pourboire. L'express est celui de 5 h 15 [3].


The Picture Magazine [1893] - Source : The Visual Telling of Stories, site de Chris Mullen


Notes

[1] https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb437422526 [p. 44-48, p. 165]

[2]  Chris Mullen's website : http://fulltable.dyndns.org/VTS/p/pictm/seq/a.htm [fournit le titre de la revue mais pas la date]. Voir aussi le site "Andy's early comics archive"  https://konkykru.com/e.carandache.html [ne fournit pas le titre de la revue, mais date le dessin d'avant 1893].

[3] Il y aurait une recherche à faire sur la circulation des dessins de presse en Europe (délais, adaptation, coût).



dimanche 20 septembre 2020

 Le Tour de France

     Le cyclisme est assez peu présent dans la production de Jean Routier. Raison de plus d'en faire une petite revue en images, à l'occasion de la  107e édition - décalée - du Tour de France.

1 Mémoires d'une bicyclette (1923-1924)

     Le premier document est la couverture d'un roman du Dr Henry Aurenche, Mémoires d'une bicyclette, consacré à son ami d'enfance, Émile Friol (1881-1916), premier grand sprinter français et champion de France de vitesse [1]. Il est édité, en 1924, dans la collection "Le Roman de sport" lancé par la librairie Ollendorff en juin 1923. 


Roman de Sport n° 8 - couverture de Jean Routier - origine non référencée


 
 

ex. de la Bibliothèque E.N. de Saint-Brieuc [auj. ESPE de Bretagne à Quimper], relié sans sa couverture illustrée


 
 
Henry Aurenche (Privas, 1879-Paris 1971), médecin sportif et romancier, fut chef du service médical de L'Auto et médecin chef du vélodrome du Parc des Princes [2]. Il participa au concours de romans sportifs organisé par le journal L'Auto en 1923. Suivant l'usage, les textes envoyés n'étaient pas signés, le nom de l'auteur étant contenu dans une enveloppe fermée. Le gagnant fut un certain Vivarais.



L'Auto, 5 juin 1923 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Le texte parut en feuilleton du  1er au 28 août 1923, sous ce nom d'auteur "Vivarais" avant d'être édité en 1924 selon l'annonce faite par L'Auto (13 août 1924) et confirmé par le catalogue de la BnF (184 p.), cette fois sous le véritable nom de l'auteur. Succès éditorial ? Ils s'enlevaient comme des petits pains chez les libraires des plages, prétend L'Auto du 21 septembre 1924. Le Conseil général de la Seine vota l'acquisition de 25 exemplaires (L'Auto et Paris-Soir du 7 décembre 1924).


2 Le Tour de souffrance (1925)

     
Le célèbre récit de André Reuze (1885-1949), Le Tour de souffrance, est d'abord publié comme roman inédit, dans le journal Candide, entre le 19 mars et le 2 juillet 1925, puis ensuite, comme  souvent, en livre [3] par les éditions Fayard (1925, 253 p.). Le journal en donne d'ailleurs la photo de couverture en même temps que le dernier épisode du feuilleton.
 
 

Candide, 2 juillet 1925 - gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Couverture illustrée par Jean Routier - cl. courtoisie de J.-P. de Mondenard [3]
 
 
 
 La dédicace est assez savoureuse : "A mes amis les coureurs du Tour de France [suit une liste de 20 noms de coureurs] / A tous les autres / Hommes-sandwiches des maisons de cycles / Héros inutiles / Héros quand même / ce roman conçu et bâti dans leur sillage de poussière / en témoignage de sympathie, d'admiration et de pitié."
 

 3 Publicité Dunlop (1923)



 
Automobilia, 139, 28 février 1923, p. 43 - Bibliothèque nationale de France - cl. de l'A.


Automobilia, 234, 15 février 1927, p. 28 - Bibliothèque nationale de France - cl. de l'A.

A la différence du dessin précédent, celui-ci n'est pas une publicité pour Dunlop, mais un bandeau qui accompagne ici une information sur le "Premier Pas Dunlop", épreuve cycliste, mais qui peut aussi animer des pages de différentes natures, par exemple la chronique judiciaire en mars 1926 (Automobilia, 213, 31 mars 1926, p. 41).

 

 4 Contes de mon père le Jars (1944)

     Bien qu'il mentionne une course cycliste plus modeste que le Tour de France et songeant que Jean Routier dessinait aussi pour les enfants, je retiens deux illustrations extraites d'un des contes de Léonce Bourliaguet : "Saint Vélo", dans la bibliothèque rose illustrée (Paris : Hachette, 1944, 252 p.).

 

L. Bourliaguet, Contes de mon père le Jars, Hachette, ed. de 1945, p. 48
(dessin de Jean Routier) - Bibliothèque de l'A.



L. Bourliaguet, Contes de mon père le Jars, Hachette, ed. de 1945, p. 51
(dessin de Jean Routier) - Bibliothèque de l'A.



5 Excursion

     Pour clore ce billet consacré au vélo sportif [4], une photo datée et localisée de Jean Routier, en cycliste : le 13 juillet 1941, en Sologne, du côté de Chaon (Loir-et-Cher), entre La Motte-Beuvron et Cerdon. Il est âgé de 57 ans.

 

1941-07-13 - Jean Routier - coll. SZR - reprod. de l'A.


Notes

 
[1]- Voir "Un coup de chapeau à Émile Friol", notice bien documentée et illustrée à l'adresse suivante :  
 https://www.lepetitbraquet.fr/chron72_friol-emile.html
[2]- Sur Henry Aurenche, j'ai consulté : https://peoplepill.com/people/henry-aurenche/
[3]- L'image de cette couverture m'a été aimablement procurée par le Dr Jean-Pierre de Mondenard, auteur d'un blog sur le dopage :  https://dopagedemondenard.com/
Qu'il en soit vivement remercié. Je signale un reportage réaliste du même André Reuze "Les martyrs des Pyrénées" qui mentionne à deux reprises l'utilisation de drogues, dans Candide du 10 juillet 1924 (en ligne sur Gallica). 
[4]- Restent à recenser précisément les bancs-titres  fournis à la Société Éclair-Journal pour les actualités diffusées dans les cinémas. Quelques-uns illustrent des étapes du Tour de France des années 1930.