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jeudi 7 juin 2018

Le dessin au plus près de l'actualité : l'abdication de Guillaume II (1918)


     Dans un billet précédent (28 août 2016), j'ai appelé l'attention sur les variations possibles entre les éditions d'un journal de même date. Le dépouillement d'un registre de dessins réalisés par Jean Routier, conservé par sa famille, en apporte un nouvel exemple pour une date importante, celle du 10 novembre 1918, lendemain de l'abdication de Guillaume II.
En effet, du dessin relatif à cet évènement, existent deux versions publiées se distinguant seulement par le titre et la légende, comme le prouve la page du registre reproduite ci-dessous. Jean Routier a porté ce commentaire en marge du collage des défets : Ce dessin a paru le 10 novembre 1918, le jour de l'abdication. La légende dût être changée pour l'édition de Paris.


Registre de défets d'illustrations de périodiques - Coll. A.Z. - Cl. de l'A.

     La scène représente le kaiser Guillaume II auquel on présente l'acte d'abdication et la plume, tournant le dos, dans une attitude de refus.
Le premier dessin porte en titre  Pour le décider et en légende : - Voyons, Sire, c'est la seule occasion qui vous reste de ressembler à Napoléon. 
Le second est titré Pour le consoler et sa légende a évolué : -  Sire, c'était pour vous la seule occasion qui vous restât de ressembler à Napoléon. 

     Cette évolution s'explique par la chronologie des événements. On comprend bien que le premier dessin a été livré au plus tard dans la journée du samedi 9 novembre alors que l'abdication était espérée et qu'il a été utilisé dans les premières éditions, celles destinées à la province, qui sont tirées dans la soirée.

     Mais pendant ce temps et en quelques heures, la situation avait rapidement évolué. Le samedi 9 novembre vers midi, à Berlin, le chancelier impérial Max von Baden diffuse une proclamation annonçant que l'empereur et roi a décidé d'abdiquer, et ce avant même de connaître la décision de l'empereur. Ce dernier, en résidence à Spa (en Belgique ; l'armée y a installé son grand quartier général), a longtemps tergiversé et résisté aux pressions de ses proches - dont le général Groener, intendant général des armées qui a constaté la décomposition des troupes - avant de prendre sa décision vers 14h00 juste avant d'avoir connaissance du communiqué du chancelier. En fait, Guillaume II est "déposé". Car, à la même heure, à Berlin, la République est proclamée par le social démocrate Scheidemann depuis le balcon du palais impérial. Guillaume Il, se sentant trahi,  et impuissant à reprendre les choses en main, rejoint alors son train spécial en début de soirée et quitte Spa à 4h30 du matin le 10 novembre en direction de la Hollande [1].

     Il est difficile de déterminer l'heure à laquelle la proclamation du chancelier a été connue à Paris ; sans doute dans l'après midi, trop tardivement pour modifier l'édition provinciale, mais avant la sortie de l'édition de Paris - celle de 5 heures du matin. Le Journal a donc du s'adapter. On ignore quelle était la une de l'édition provinciale, puisqu'on ne dispose que de celle de l'édition parisienne qui annonce : "Guillaume II a abdiqué Vendredi", la caricature de Routier étant en page 2. A cet égard, l'erreur dans le titre sur le jour de l'abdication (vendredi au lieu de samedi) illustre bien la difficile circulation de l'information, les télégrammes semblant transiter par la Suisse. Mais la légende du dessin  est modifiée. Par qui ? La rédaction ou Routier lui-même ?


  Le Journal daté du dimanche 10 novembre 1918, édition de 5h. du matin
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


     On admire la réactivité et le scrupule du Journal. Toutefois, force est d'avouer que la deuxième légende fonctionne moins bien que la première. Mais comme c'est l'édition de Paris qui est conservée dans la collection nationale de la BnF et qui est visible dans Gallica, c'est donc celle qui sera retenue par les chercheurs. D'ailleurs, c'est cette version parisienne du dessin que j'avais publié dans un précédent billet (4 décembre 2015) sur les bandeaux du Journal. Je le publie à nouveau ci-dessous pour permettre d'apprécier le talent de caricaturiste de Routier, en comparant le dessin aux portraits des protagonistes.

Le Journal 1918-11-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



von Baden : Bundesarchiv - Bild 183-U 0618-0500
von Hindenburg : Bundesarchiv - Bild 183-R 04103
Guillaume II : Library of Congress - coll. Bain - LC-B2-3165.6

Aucun problème pour l'identification de Guillaume II et d'Hindenburg. Un doute subsiste pour le troisième homme : s'agit-il du chancelier impérial Max von Baden ? En effet, le chancelier n'était pas à Spa mais à Berlin où, devant faire face à des mouvements révolutionnaires et aux pressions des sociaux démocrates, il a devancé la décision de Guillaume II, avant de démissionner lui-même. 

Cette modeste variation souligne l'importance qu'on accordait au dessin d'actualité et appelle aussi l'attention sur les rapports entre l'image et le texte.


Notes
[1]- Les circonstances de l'abdication de Guillaume II sont confuses et les horaires de la journée décisive du 9 novembre varient d'un ouvrage à l'autre. J'emprunte les détails de cette journée au document de Guy Peeters  "La fin du IIe Reich à Spa. Des versions contradictoires" qui utilise l'ouvrage de Maurice Baumont, L'abdication de Guillaume II, Paris, Plon, 1930, IV-255 p. [non vidi]  http://www.spa-entouteslettres.be/kaizer.html
J'ai aussi consulté PALMER (Henri).- Le Kaiser Guillaume II, Paris : Tallandier, 1980, 406 p. et surtout BAECHLER (Christian).- Guillaume II d'Allemagne, Paris : Fayard, 2003, 533 p.
On notera que les textes officiels d'abdication de Guillaume comme empereur et comme roi de Prusse ne seront signés que le 28 novembre.

Annexe

Les caricatures de Guillaume II abondent. Une sélection a été faite par John Grand-Carteret dans deux ouvrages :
"Lui" devant l'objectif caricatural [348 images de tous les pays], Paris : Librairie Nilsson, 1905, VIII-295 pages ; l'ex. de la Getty Center Library est  consultable en ligne.
[https://archive.org/details/gri_33125013775206]
- Kaiser, Kronprinz & Cie [184 caricatures françaises et étrangères], Paris : Librairie Chapelot, 1916, 80 pages, consultable sur le site de la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image.
[ http://collections.citebd.org/in/faces/details.xhtml?id=h%3A%3ADD_153]

Pour ma part, j'en fournis deux extraites du Petit Parisien et du Journal.
Le Petit Parisien 1918-11-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

dont une version développée et en couleur se trouve en couverture de l’hebdomadaire belge  Pourquoi pas ? du jeudi 27 octobre 1910, reproduit sur le site déjà mentionné : http://www.spa-entouteslettres.be/kaizer.html

2- un dessin de Gus Bofa, de peu antérieur à l'abdication, mettant en scène le Kaiser et le Kronprinz.

Le Journal 1918-10-31
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



vendredi 4 décembre 2015


Les bandeaux du Journal (octobre-décembre 1918)


        Le sous-lieutenant Routier change d'affectation en août 1918 et quitte la section sanitaire anglaise qu'il commandait depuis avril 1917, sans doute à la suite d'une intoxication par les gaz (avril 1918). Affecté au dépôt du  train à Versailles,  il se trouve en congé de convalescence pendant 2 mois, sans doute en septembre et octobre 1918.

        Il poursuit sa collaboration à L'Automobile aux Armées, mais commence à placer des dessins dans le numéro du dimanche du quotidien "Le Journal"  : deux dessins encadrant le titre, dont les légendes se répondent par parallélisme ou antithèse. Il innove car, jusqu'à cette date, les oreilles du Journal étaient occupées par des citations, des maximes, des réflexions, parfois par des informations.  Ces dessins - patriotiques - concernent tous la guerre, opposent les alliés aux "boches", commentent l'abdication de Guillaume II, célèbrent la Victoire, la Paix, la Liberté. Le dépouillement du Journal, facilité par sa mise en ligne dans gallica, a fourni  14 bandeaux illustrés au cours du dernier trimestre 1918.

        Le Journal est un quotidien, fondé par Fernand Xau, en 1892, avec l'ambition d'être un journal littéraire pour un large public ; il est de sensibilité républicaine. Caran d'Ache y publie un dessin hebdomadaire le lundi (du 6 mars 1894 au 25 novembre 1895), puis le mercredi (de décembre 1899 à mai 1906). A partir de 1911, une nouvelle direction imprime au journal une ligne politique conservatrice et nationaliste. En 1913, avec 1 million d’exemplaires, il devient l'un des quatre grands quotidiens de Paris (avec Le Matin, Le Petit Parisien, Le Petit Journal). Après la guerre, sous la direction politique de François-Ignace Mouthon (de 1918 à 1930), journaliste catholique et antisémite, son orientation conservatrice se renforce. A la suite d'un scandale (l'un de ses actionnaires, Pierre Lenoir, est convaincu d'espionnage et fusillé le 24 octobre 1919), son tirage diminua de moitié et ne retrouva jamais sa diffusion antérieure (650 000 ex; en 1936, 411 000 en mars 1939). [1]
"Le Journal fut toujours largement ouvert aux collaborateurs extérieurs du monde politique et du monde des lettres, des arts et des sciences. C'était un journal bien fait, vivant, à la mise en pages claire, qui sut adapter sa formule aux modes du moment." [2].

Tous les extraits du Journal publiés ci-dessous proviennent du site :
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Dimanche 6 octobre 1918











Jeudi 10 octobre 1918




Dimanche 13 octobre 1918






















Dimanche 20 octobre 1918















Dimanche 27 octobre 1918




Dimanche 3 novembre 1918




Dimanche 10 novembre 1918
















Dimanche 17 novembre 1918
















Dimanche 24 novembre 1918




Dimanche 1 décembre 1918















Dimanche 8 décembre 1918
















Dimanche 15 décembre 1918




Dimanche 22 décembre 1918




Mardi 31 décembre 1918






        Outre ces dessins dans le bandeau du titre, Jean Routier publie, pendant la même période, trois dessins humoristiques  en pied de la première page.
Le premier traduit l'anxiété du public face à l'épidémie de grippe espagnole qui connait un pic en octobre 1918 (128 000 victimes en France pour l'année 1918). [3]

 Le Journal 1918-10-23
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

         Le deuxième évoque l'abdication de Guillaume II, intervenue le 9 novembre 1918.


  Le Journal 1918-11-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

        Un article de Clément Vautel, paru le même jour, développe cette aussi cette idée, mais bien sûr en rejetant toute ressemblance avec Napoléon.


Le Journal 1918-11-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



Enfin,  le troisième illustre la "fuite" de Guillaume, "comte de Hohenzollern" aux Pays-Bas.

 Le Journal 1918-11-17
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

         Les journaux relatent avec plus ou moins de détails cette peu glorieuse fuite : ils soulignent l'hostilité de la foule (300 personne selon Le Petit Journal) et la "morgue insolente" de l'ex-empereur.







 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Le Journal 1918-11-14
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

 


Le Petit Journal 1918-11-14
gallica.bnf.fr /
Bibliothèque nationale de France

 

Le Temps 1918-11-14
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Notes

[1] Notice détaillée dans : http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/AP-pdf/08-AR.pdf
[2] Bellanger (Claude), Godechot (Jacques), Guiral (Pierre), Terrou (Fernand) dir. Histoire générale de la presse française. III : De 1871 à 1940. Paris : PUF, 1972, p. 520-522. 

[3] Darmon (Pierre). La grippe espagnole submerge la France. L'Histoire, nov. 2003, p. 79. http://www.histoire.presse.fr/recherche/la-grippe-espagnole-submerge-la-france-01-11-2003-7218


Annexe


         Alors que les abdications se multiplient (l'empereur Charles I d'Autriche ; les rois de Bavière, de Wurtemberg, de Saxe ; de nombreux ducs, ...), Gus Bofa publie ce dessin dans Le Journal :

"Tête nue par ces temps, y'a de quoi prendre la crève !"



 Le Journal 1918-11-15
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France