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dimanche 23 octobre 2022

 Humour domestique et politique (2)

    Un dessin publié dans Le Journal en novembre 1922 relève de la même veine, c'est-à-dire un comique fondé sur l'actualité.


Jean Routier -Le Journal,  1922-11-20 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


La légende est un calembour fondé sur l'homophonie marc/mark [1].

  • Le marc [de Bourgogne selon l'image] est une eau-de-vie à base de raisins, titrant 40-45 % d'alcool et présentant une couleur jaune ambrée. Son nom est tiré des résidus du foulage des raisins.
  • Le mark est la monnaie de l'Empire allemand à partir de 1871. Son nom dérive de "marc", ancienne unité de masse servant à peser les métaux précieux (233.85 g). D'abord en or, puis en papier - papiermark - quand cesse sa convertibilité en or en juillet 1914, le mark voit son cours s'effondrer après la défaite de 1918.Le cours du dollar passe de 4,20 marks en juillet 1914 à 41,98 marks en janvier 1920 et à 4430 marks le 20 octobre 1922 [2].

Alors que la comtesse montre du doigt la baisse du niveau du liquide dans la bouteille, le domestique feint de comprendre la baisse du cours de la monnaie allemande et répond ingénument par un conseil boursier.

Le marché des changes est assez agité en cette fin d'année 1922. La livre sterling atteint des sommets (plus de 70 fr. contre 52 en début d'année, alors que le mark ne cesse de fléchir (0, 00175 fr contre 0,067 fr).

  

 Un autre dessin - dont j'ignore où et quand il a été publié - utilise aussi la figure de la grande dame au face-à-main et joue sur les différents sens du mot "occuper". Bien sûr, Gretchen [3], la soubrette, est occupée avec son galant. Mais le galant étant un soldat français, chacun comprend que le contexte est celui de l'Occupation française en Allemagne,  après la Première guerre mondiale [4].

 

Jean Routier - coll. part. A. Z.

 

 Notes

[1]- En fait, l'homophonie n'est pas parfaite car dans le cas du marc - au sens de résidu du pressurage de fruits -, le c final ne se prononce pas. 

[2]- La chute s'accentue postérieurement à la date du dessin : 49 000 marks le 31 janvier 1923 et enfin 4200 milliards au 20 novembre 1923, à la veille d'une reprise en main de la politique monétaire et du remplacement du Papiermark par le Reichsmark en 1924.
 
[3] Gretchen (l'orthographe Gretschen est peu répandue), diminutif de Margarete (Marguerite), désigne dans le langage familier une jeune femme allemande, l'équivalent de Margot. Son utilisation est très fréquente dans la presse de l'entre deux guerres pour désigner les femmes allemandes notamment celles séduites par l'occupant français.

[4]- Occupation de la Rhénanie de fin 1918 à 1930, et extension à la Ruhr à deux reprises (en 1921 puis de 1923 à 1925). L’armée française du Rhin compta 100 000 hommes en Rhénanie, et jusqu'à 210 000 lors de la première occupation de la Ruhr.


vendredi 31 décembre 2021

 Humour domestique et politique (1)

     Ce qui pourrait apparaître aujourd'hui dans certains dessins des années 20 comme de l'humour domestique avait pour le lecteur de  l'époque une résonance politique. Leur compréhension demande donc de faire retour à l'actualité telle qu'elle était transcrite par les journalistes.


Jean Routier -Le Journal,  1921-01-24 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


     Une loi du 29 décembre 1920 autorisait la ville de Paris à percevoir une taxe municipale sur l'emploi des domestiques et une autre sur la possession de pianos, harmoniums et orgues. Les contribuables devaient déclarer d'une part leurs employés permanents (domestiques, précepteurs, gouvernantes) et d'autre part leurs pianos et autres instruments imposables. Ces mesures suscitèrent naturellement des interventions de politiques (Joseph Denais - avocat, conseiller municipal mais aussi co-directeur de La Libre Parole - proposa de les remplacer  par une taxe sur les étrangers résidant à Paris), de musiciens professionnels (qui réclamèrent un dégrèvement pour leur outil de travail), et de dessinateurs de presse (Hémard, Pavis, Sennep, Routier d'après un recensement en cours). Les chansonniers aussi s'en saisirent ; Dréan reprend un succès populaire créé en 1893 à l'occasion d'une première instauration de taxe sur les pianos supprimée au début du XXe siècle : "Cach'ton piano" [1].

      On comprend mieux l'interrogation du couple dessiné par Routier, face à une domestique cassant la vaisselle avec fracas.

Le Journal,  1920-12-29 -gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France 

















Note

[1]- Texte du refrain :

Si tu ne veux pas payer d'impôts
Cache ton piano, cache ton banjo
Cache ta trompette
Ton tambour avec tes baguettes
Tes castagnettes et tes grelots
Si tu ne veux pas payer d'impôts
Cache ton phono, cache ton saxo
Cache tes claquettes
Ton trombone et ta clarinette
Si tu ne veux pas payer d'impôts
Cache ton piano!