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jeudi 31 octobre 2019

De l'Armistice au Traité de paix (1918-1919)



     Au moment où s'achèvent les commémorations du centenaire de la première guerre mondiale, la publication de quelques dessins relatifs à la fin de cette période s'impose. Les bandeaux du Journal déjà publiés (mon billet du 4 décembre 2015 complété par celui du 8 décembre 2018) nous avaient conduits du 30 septembre au 31 décembre 1918, du "dernier quart d'heure" à l'allégresse de la victoire. Un autre billet (7 juin 2018) a été consacré à l'abdication de Guillaume II et un dernier à la contribution américaine (25 décembre 2018, complété le 2 janvier 2019).

La Victoire en chantant

     En décembre 1918, c'est toujours la liesse et la fierté nationale qui dominent, tant sur la couverture de L'Automobile aux Armées saluant la nouvelle année que sur une publicité des pages intérieures.


Jean Routier - L’Automobile aux armées, 39, 1918-12-31
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Jean Routier - L’Automobile aux armées, 39, 1918-12-31, p. 58
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



     Le retour de l'Alsace Lorraine dans le giron national est abondamment exploité par les dessinateurs. Routier n'y fait pas exception. La couverture du n° 40 de L'Automobile aux Armées (devenu Automobilia) du 15 janvier 1919 mérite qu'on s’y arrête. Elle représente Marianne remettant des fleurs à une Alsacienne en costume traditionnel sous les vivats de la foule ; à ses côtés, le président Woodrow Wilson et Britannia, personnification de la Grande-Bretagne [1] ; la ville est pavoisée de drapeaux des trois alliés présents. La scène est censée se passer à Strasbourg dont on reconnait la silhouette de la cathédrale ; cette identification est renforcée par les coiffes alsaciennes, le nid de cigognes. Mais, elle est symbolique, car Wilson n'a pas fait de déplacement à Strasbourg [2].


Jean Routier - Automobilia (L’Automobile aux armées), 40, 1919-01-15
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


La sortie de guerre

  • Les perspectives de la démobilisation

     La démobilisation  qui concerne près de cinq millions d'hommes en France fut longue et s'effectua en plusieurs phases de novembre 1918 jusqu'en septembre 1919, et même en 1920 pour les jeunes classes [3]. C'est un sujet fréquemment évoqué à la Chambre des députés et naturellement dans la presse. Routier traite le sujet sur le mode de l'humour militaire.

Jean Routier - Automobilia (L’Automobile aux armées), 45, 1919-03-31, p. 18
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

     Outre ce dessin, deux bandes dessinées décrivent des scènes de vie militaire et campent des personnages inspirés des mobilisés que Routier côtoyait quotidiennement depuis août 1914. La première, "La décision gaie", suggère des exercices de réadaptation au sein des unités : il s'agit de préparer "le civil de demain". La seconde, "Songe de démobilisation", utilise le procédé du rêve pour brocarder les procédures administratives.

Jean Routier - Automobilia (L’Automobile aux armées), 40, 1919-01-15, p. 26-27
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Jean Routier Automobilia (L’Automobile aux armées), 43, 1919-02-28, p. 24-25
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

  • La vie chère

     Le coût énorme de la guerre (le budget annuel de la France passe de 5 à 38 milliards de francs) fut financé par la planche à billets et par l'emprunt. Cela provoqua la dégradation de la valeur de la monnaie (perte de 71 % de la valeur du franc) et l'inflation, terme encore peu répandu que le public traduit par "vie chère".

Jean Routier - Le Journal, 1919-03-26
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


  • La construction de la paix

     La Conférence de la paix fut ouverte le 18 janvier 1919 en présence du Président Wilson accueilli triomphalement à son arrivée en France. Mais les discussions furent longues et compliquées ; de nombreux dessins y font allusion.

Jean Routier - Le Journal, 1919-04-18
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

     Le texte des traités fut établi le 7 mai et transmis au gouvernement allemand. Après le rejet des contre-propositions allemandes, et l'acceptation (contrainte) par l'Allemagne le 23 juin, le traité fut signé à Versailles le 28 juin. La légende du dessin  fait bien apparaître le traité comme un revanche sur celui imposé par l'Allemagne en 1871 (Préliminaires à Versailles le 26 février et traité de Francfort le 10 mai 1871).

Jean Routier - Le Journal, 1919-05-16
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



Épilogue

     Vingt ans plus tard, la couverture du Cri de Paris du 1er juillet 1938 traduit bien le scepticisme ambiant : la remise en cause des clauses du traité de Versailles, le relèvement de l'Allemagne et la crainte du déclassement de la France justifient, aux yeux du lecteur, la réponse du candidat bachelier : "Qui a été vainqueur en 1918 ? On ne sait pas encore..."


Jean Routier - Le cri de Paris n° 2153 - vendredi 1 juillet 1938 

source : Bibliothèque historique de la ville de Paris (cl. de l'auteur)

     Une autre couverture du même hebdomadaire, quelques semaines plus tard, est de la même veine : en regardant l'éphéméride à la page du 2 août 1938 - 24e anniversaire de la mobilisation générale - le Président Albert Lebrun [4] ne peut qu'espérer que la paix dure [5].

Jean Routier - Le cri de Paris n° 2157 - vendredi 29 juillet 1938 

source : Bibliothèque historique de la ville de Paris (cl. de l'auteur)


Annexe

Pour le plaisir, voici deux dessins de contemporains sur les mêmes thèmes :

Chas-Laborde (1886-1941), pour "la vie chère" : une marchande appuie sur le plateau de la balance sur fond de drapeaux de la victoire. Vae Victis (Malheur aux vaincus) dit la légende, allusion à l'histoire de Brennus, vainqueur de Rome vers 390 av. J.-C., qui suite à une protestation des romains sur la pesée de la rançon, jeta son épée dans la balance.  Mais ici, le vainqueur, c'est le commerçant.

Marcel Noblot, dit Nob (1880-1935) pour la réaction allemande aux dispositions du traité : Germania, pourtant entourée d'usines en fonctionnement, se plaint à Marianne dont le pays est détruit.

Chas Laborde - La Baïonnette, 1919-02-20
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Nob - Le Rire, 1919-05-17
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



Notes

[1] On notera l'aspect "civil" de Britannia, habituellement casquée et armée (trident et bouclier).


[2] Le Président Wilson embarqué le 4 décembre 1918, arrive en France le 13. De son programme, très chargé, on retient un déplacement en Haute-Marne (Chaumont, Langres) le 25 décembre, un voyage en Angleterre, puis un autre en Iralie début janvier ; il ouvre le Congrès de la paix le 18 janvier, se rend à Reims le 26 janvier. Nulle trace d'un déplacement à Strasbourg qui a en revanche reçu la visite de Poincaré, Président de la République et de Clémenceau, Président du Conseil, les 8 et 9 décembre 1918. Routier s'est-il inspiré de photos de cette manifestation ? On croit reconnaitre une maison de la place Kléber avec ses chiens-assis, mais cela ne cadre pas avec l'orientation de la cathédrale.
Strasbourg - Place Kléber - Carte postale 1918  - Source : Geneanet
Addendum du 7 novembre 2019 : W. Wilson a manifesté son amitié aux Alsaciens, à l'occasion d'un toast à l'Alsace Lorraine (Excelsior du 29 novembre 1918), et dans un message particulier (Le Petit Journal du 27 décembre 1918). Voici ces extraits :

Le Excelsior Journal, 1918-11-29
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
 Le Petit Journal, 1918-12-27
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

























 [3] Cabanes (Bruno). "Sortir de la Première guerre mondiale (1918-début des années 1920)" dans : Bruno Cabanes et Edouard Husson (dir.), Les sociétés en guerre. 1911-1946. Paris : Armand Colin, 2003, p. 79-97 (coll. U). 

[4] J'ai d'abord douté de l'identification car les caricatures de Lebrun le dotent généralement d'une moustache plus fournie. Mais la chevelure est bien conforme aux photos. Eric Freysselinard, son arrière petit-fils, auteur d'une biographie déjà signalée (mon billet du 21 avril 2017), consulté, juge l'identification possible et me fait très justement remarquer qu'il "avait la moustache brune et les cheveux blancs et était moqué pour cela". A dire vrai, je ne vois pas qui d'autre cela pourrait être !

[5] A cette date, les démocraties ont déjà affronté plusieurs crises mais sans forte réaction militaire : la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler le 7 mars 1936 n'entraina pas de mobilisation mais une simple mise en alerte de toutes les forces actives à la frontière. L'Anschluss, le 12 mars 1938, se produisit en pleine crise ministérielle. Une première alerte sur le statut de la Tchécoslovaquie, en mai 1938, se solda par une mission de conciliation. Postérieurement au dessin, la crise des Sudètes en septembre 1938 provoquera une mobilisation partielle de réservistes en France et en Grande-Bretagne, avant la dérobade de Munich.

vendredi 4 décembre 2015


Les bandeaux du Journal (octobre-décembre 1918)


        Le sous-lieutenant Routier change d'affectation en août 1918 et quitte la section sanitaire anglaise qu'il commandait depuis avril 1917, sans doute à la suite d'une intoxication par les gaz (avril 1918). Affecté au dépôt du  train à Versailles,  il se trouve en congé de convalescence pendant 2 mois, sans doute en septembre et octobre 1918.

        Il poursuit sa collaboration à L'Automobile aux Armées, mais commence à placer des dessins dans le numéro du dimanche du quotidien "Le Journal"  : deux dessins encadrant le titre, dont les légendes se répondent par parallélisme ou antithèse. Il innove car, jusqu'à cette date, les oreilles du Journal étaient occupées par des citations, des maximes, des réflexions, parfois par des informations.  Ces dessins - patriotiques - concernent tous la guerre, opposent les alliés aux "boches", commentent l'abdication de Guillaume II, célèbrent la Victoire, la Paix, la Liberté. Le dépouillement du Journal, facilité par sa mise en ligne dans gallica, a fourni  14 bandeaux illustrés au cours du dernier trimestre 1918.

        Le Journal est un quotidien, fondé par Fernand Xau, en 1892, avec l'ambition d'être un journal littéraire pour un large public ; il est de sensibilité républicaine. Caran d'Ache y publie un dessin hebdomadaire le lundi (du 6 mars 1894 au 25 novembre 1895), puis le mercredi (de décembre 1899 à mai 1906). A partir de 1911, une nouvelle direction imprime au journal une ligne politique conservatrice et nationaliste. En 1913, avec 1 million d’exemplaires, il devient l'un des quatre grands quotidiens de Paris (avec Le Matin, Le Petit Parisien, Le Petit Journal). Après la guerre, sous la direction politique de François-Ignace Mouthon (de 1918 à 1930), journaliste catholique et antisémite, son orientation conservatrice se renforce. A la suite d'un scandale (l'un de ses actionnaires, Pierre Lenoir, est convaincu d'espionnage et fusillé le 24 octobre 1919), son tirage diminua de moitié et ne retrouva jamais sa diffusion antérieure (650 000 ex; en 1936, 411 000 en mars 1939). [1]
"Le Journal fut toujours largement ouvert aux collaborateurs extérieurs du monde politique et du monde des lettres, des arts et des sciences. C'était un journal bien fait, vivant, à la mise en pages claire, qui sut adapter sa formule aux modes du moment." [2].

Tous les extraits du Journal publiés ci-dessous proviennent du site :
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Dimanche 6 octobre 1918











Jeudi 10 octobre 1918




Dimanche 13 octobre 1918






















Dimanche 20 octobre 1918















Dimanche 27 octobre 1918




Dimanche 3 novembre 1918




Dimanche 10 novembre 1918
















Dimanche 17 novembre 1918
















Dimanche 24 novembre 1918




Dimanche 1 décembre 1918















Dimanche 8 décembre 1918
















Dimanche 15 décembre 1918




Dimanche 22 décembre 1918




Mardi 31 décembre 1918






        Outre ces dessins dans le bandeau du titre, Jean Routier publie, pendant la même période, trois dessins humoristiques  en pied de la première page.
Le premier traduit l'anxiété du public face à l'épidémie de grippe espagnole qui connait un pic en octobre 1918 (128 000 victimes en France pour l'année 1918). [3]

 Le Journal 1918-10-23
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

         Le deuxième évoque l'abdication de Guillaume II, intervenue le 9 novembre 1918.


  Le Journal 1918-11-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

        Un article de Clément Vautel, paru le même jour, développe cette aussi cette idée, mais bien sûr en rejetant toute ressemblance avec Napoléon.


Le Journal 1918-11-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



Enfin,  le troisième illustre la "fuite" de Guillaume, "comte de Hohenzollern" aux Pays-Bas.

 Le Journal 1918-11-17
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

         Les journaux relatent avec plus ou moins de détails cette peu glorieuse fuite : ils soulignent l'hostilité de la foule (300 personne selon Le Petit Journal) et la "morgue insolente" de l'ex-empereur.







 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Le Journal 1918-11-14
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

 


Le Petit Journal 1918-11-14
gallica.bnf.fr /
Bibliothèque nationale de France

 

Le Temps 1918-11-14
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Notes

[1] Notice détaillée dans : http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/AP-pdf/08-AR.pdf
[2] Bellanger (Claude), Godechot (Jacques), Guiral (Pierre), Terrou (Fernand) dir. Histoire générale de la presse française. III : De 1871 à 1940. Paris : PUF, 1972, p. 520-522. 

[3] Darmon (Pierre). La grippe espagnole submerge la France. L'Histoire, nov. 2003, p. 79. http://www.histoire.presse.fr/recherche/la-grippe-espagnole-submerge-la-france-01-11-2003-7218


Annexe


         Alors que les abdications se multiplient (l'empereur Charles I d'Autriche ; les rois de Bavière, de Wurtemberg, de Saxe ; de nombreux ducs, ...), Gus Bofa publie ce dessin dans Le Journal :

"Tête nue par ces temps, y'a de quoi prendre la crève !"



 Le Journal 1918-11-15
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France