mardi 25 décembre 2018


La boîte à joujoux de l'Oncle Sam


        Dans son numéro 39, daté du 31 décembre 1918, la revue L'Automobile aux armées publie sur une double page, un dessin de Jean Routier célébrant à sa manière, le rôle de l'intervention américaine dans la guerre dont les combats viennent d'être suspendus. Ce dessin en couleur, qualifié d'aquarelle dans le sommaire de la revue, figure le débarquement continu des troupes sur une plage de l'Atlantique : camions, batteries et surtout fantassins bien reconnaissables à leur casque : il s'agit du casque Model 1917, calqué sur le casque Mark 1 britannique [1].



  L’Automobile aux armées 1918-12-31
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

     Je laisse aux spécialistes le soin de déterminer l'exactitude des détails de l'uniforme du fantassin (calot, cartouchière, bandes molletières, brodequin, etc.) et  de son armement (fusil Springfield M 1903 ?). 


  L’Automobile aux armées 1918-12-31
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

     L'entrée en guerre des États-Unis, le 6 avril 1917, provoque un transfert considérable d'hommes et de matériel vers le vieux continent. Les premiers soldats débarquent à Saint-Nazaire en juin 1917, mais il faut attendre la fin du premier trimestre 1918 pour que les effectifs deviennent importants. Les débarquements ont alors lieu au rythme de plus de 200 000 par mois. Selon les estimations, au 11 novembre 1918, ce sont plus de 2 000 000 d'hommes et de femmes qui ont franchi l'Océan Atlantique [2].
     L'idée de représenter ce "réservoir" américain comme une boîte à joujoux est intéressante. La noria des bateaux évoque bien le caractère quasiment inépuisable de la ressource humaine et matérielle. 

     Comment, dans le même esprit, ne pas évoquer Gus Bofa qui avait illustré la couverture de La Baïonnette du 10 octobre 1918 - dont le thème était "A l'américaine" - d'une "machine à venger le droit" ? Sur le flanc de la machine est indiquée sa puissance de production : 10 000 par jour, 70 000 par semaine, 300 000 par mois, 3 500 000 par an, 35 000 000 par décennie, etc.. Une manière pour Bofa  de dénoncer le caractère de cette guerre qui a transformé l'homme en mécanique [3].


  La Baïonnette 1918-10-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


     Dans le même numéro, Pierre Mac Orlan en fait une description littéraire et tout aussi fantastique :



  La Baïonnette 1918-10-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



Notes

[1] Un site dédié aux casques fournit toutes les précisions souhaitables avec un grand luxe de détails : https://www.world-war-helmets.com/fiche?q=Casque-US-Model-1917
[2] NICOLAS (Gilbert), JORET (Éric) et KOWALSKI (Jean-Marie) dir.- Images des Américains dans la Grande Guerre de la Bretagne au front de l’Ouest. Préface de Jean-Yves Le Drian. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, sd [2018], 242 p. , illustrations, reliure éditeur avec couv. illustrée.
[3] POLLAUD-DULIAN (Emmanuel).- Gus Bofa, l'enchanteur désenchanté. Paris : Éditions Cornélius, 2013, 550 p., couv cartonnée éditeur, jaquette illustré (Collection Victor). [p. 174-175 : dessin de la couverture et esquisse couleurs].

samedi 8 décembre 2018

Allons, enfants de la Patrie (septembre 1918)


        Mon billet sur les bandeaux du Journal (octobre-décembre 1918), publié le 4 décembre 2015, peut être complété. Le premier bandeau dessiné par Jean Routier date du 30 septembre 1918, à un moment où le succès des offensives alliées depuis la mi-août et le fléchissement de l'opinion allemande laissent  espérer la fin de la guerre, d'autant que les partenaires de l'Allemagne sont en train de faire défection : l’Autriche-Hongrie propose des conversations de paix (14 septembre) ; la Bulgarie capitule (armistice du 29 septembre) ; le front turc cède au Proche-Orient.


Lundi 30 septembre 1918



















Ce dessin a vraisemblablement été inspiré par le discours prononcé devant le Sénat par  Clemenceau, Président du Conseil et ministre de la guerre, le 17 septembre. Un discours remarquable titre alors Le Journal qui en publie l'intégralité et en affiche une phrase en épigraphe sur le bandeau : "Allez, enfants de la Patrie !". On peut y lire à la fois la détermination du Tigre et l'amorce des débats à venir sur "les risques d'un arrête prématuré des hostilités" (Jean-Jacques Becker, La France en guerre 1914-1918. La grande mutation. Éditions Complexe, 1988, p. 128).

 

Mercredi 18 septembre 1918







  Le Journal 1918-09-18
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France












 

jeudi 7 juin 2018

Le dessin au plus près de l'actualité : l'abdication de Guillaume II (1918)


     Dans un billet précédent (28 août 2016), j'ai appelé l'attention sur les variations possibles entre les éditions d'un journal de même date. Le dépouillement d'un registre de dessins réalisés par Jean Routier, conservé par sa famille, en apporte un nouvel exemple pour une date importante, celle du 10 novembre 1918, lendemain de l'abdication de Guillaume II.
En effet, du dessin relatif à cet évènement, existent deux versions publiées se distinguant seulement par le titre et la légende, comme le prouve la page du registre reproduite ci-dessous. Jean Routier a porté ce commentaire en marge du collage des défets : Ce dessin a paru le 10 novembre 1918, le jour de l'abdication. La légende dût être changée pour l'édition de Paris.


Registre de défets d'illustrations de périodiques - Coll. A.Z. - Cl. de l'A.

     La scène représente le kaiser Guillaume II auquel on présente l'acte d'abdication et la plume, tournant le dos, dans une attitude de refus.
Le premier dessin porte en titre  Pour le décider et en légende : - Voyons, Sire, c'est la seule occasion qui vous reste de ressembler à Napoléon. 
Le second est titré Pour le consoler et sa légende a évolué : -  Sire, c'était pour vous la seule occasion qui vous restât de ressembler à Napoléon. 

     Cette évolution s'explique par la chronologie des événements. On comprend bien que le premier dessin a été livré au plus tard dans la journée du samedi 9 novembre alors que l'abdication était espérée et qu'il a été utilisé dans les premières éditions, celles destinées à la province, qui sont tirées dans la soirée.

     Mais pendant ce temps et en quelques heures, la situation avait rapidement évolué. Le samedi 9 novembre vers midi, à Berlin, le chancelier impérial Max von Baden diffuse une proclamation annonçant que l'empereur et roi a décidé d'abdiquer, et ce avant même de connaître la décision de l'empereur. Ce dernier, en résidence à Spa (en Belgique ; l'armée y a installé son grand quartier général), a longtemps tergiversé et résisté aux pressions de ses proches - dont le général Groener, intendant général des armées qui a constaté la décomposition des troupes - avant de prendre sa décision vers 14h00 juste avant d'avoir connaissance du communiqué du chancelier. En fait, Guillaume II est "déposé". Car, à la même heure, à Berlin, la République est proclamée par le social démocrate Scheidemann depuis le balcon du palais impérial. Guillaume Il, se sentant trahi,  et impuissant à reprendre les choses en main, rejoint alors son train spécial en début de soirée et quitte Spa à 4h30 du matin le 10 novembre en direction de la Hollande [1].

     Il est difficile de déterminer l'heure à laquelle la proclamation du chancelier a été connue à Paris ; sans doute dans l'après midi, trop tardivement pour modifier l'édition provinciale, mais avant la sortie de l'édition de Paris - celle de 5 heures du matin. Le Journal a donc du s'adapter. On ignore quelle était la une de l'édition provinciale, puisqu'on ne dispose que de celle de l'édition parisienne qui annonce : "Guillaume II a abdiqué Vendredi", la caricature de Routier étant en page 2. A cet égard, l'erreur dans le titre sur le jour de l'abdication (vendredi au lieu de samedi) illustre bien la difficile circulation de l'information, les télégrammes semblant transiter par la Suisse. Mais la légende du dessin  est modifiée. Par qui ? La rédaction ou Routier lui-même ?


  Le Journal daté du dimanche 10 novembre 1918, édition de 5h. du matin
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


     On admire la réactivité et le scrupule du Journal. Toutefois, force est d'avouer que la deuxième légende fonctionne moins bien que la première. Mais comme c'est l'édition de Paris qui est conservée dans la collection nationale de la BnF et qui est visible dans Gallica, c'est donc celle qui sera retenue par les chercheurs. D'ailleurs, c'est cette version parisienne du dessin que j'avais publié dans un précédent billet (4 décembre 2015) sur les bandeaux du Journal. Je le publie à nouveau ci-dessous pour permettre d'apprécier le talent de caricaturiste de Routier, en comparant le dessin aux portraits des protagonistes.

Le Journal 1918-11-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



von Baden : Bundesarchiv - Bild 183-U 0618-0500
von Hindenburg : Bundesarchiv - Bild 183-R 04103
Guillaume II : Library of Congress - coll. Bain - LC-B2-3165.6

Aucun problème pour l'identification de Guillaume II et d'Hindenburg. Un doute subsiste pour le troisième homme : s'agit-il du chancelier impérial Max von Baden ? En effet, le chancelier n'était pas à Spa mais à Berlin où, devant faire face à des mouvements révolutionnaires et aux pressions des sociaux démocrates, il a devancé la décision de Guillaume II, avant de démissionner lui-même. 

Cette modeste variation souligne l'importance qu'on accordait au dessin d'actualité et appelle aussi l'attention sur les rapports entre l'image et le texte.


Notes
[1]- Les circonstances de l'abdication de Guillaume II sont confuses et les horaires de la journée décisive du 9 novembre varient d'un ouvrage à l'autre. J'emprunte les détails de cette journée au document de Guy Peeters  "La fin du IIe Reich à Spa. Des versions contradictoires" qui utilise l'ouvrage de Maurice Baumont, L'abdication de Guillaume II, Paris, Plon, 1930, IV-255 p. [non vidi]  http://www.spa-entouteslettres.be/kaizer.html
J'ai aussi consulté PALMER (Henri).- Le Kaiser Guillaume II, Paris : Tallandier, 1980, 406 p. et surtout BAECHLER (Christian).- Guillaume II d'Allemagne, Paris : Fayard, 2003, 533 p.
On notera que les textes officiels d'abdication de Guillaume comme empereur et comme roi de Prusse ne seront signés que le 28 novembre.

Annexe

Les caricatures de Guillaume II abondent. Une sélection a été faite par John Grand-Carteret dans deux ouvrages :
"Lui" devant l'objectif caricatural [348 images de tous les pays], Paris : Librairie Nilsson, 1905, VIII-295 pages ; l'ex. de la Getty Center Library est  consultable en ligne.
[https://archive.org/details/gri_33125013775206]
- Kaiser, Kronprinz & Cie [184 caricatures françaises et étrangères], Paris : Librairie Chapelot, 1916, 80 pages, consultable sur le site de la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image.
[ http://collections.citebd.org/in/faces/details.xhtml?id=h%3A%3ADD_153]

Pour ma part, j'en fournis deux extraites du Petit Parisien et du Journal.
Le Petit Parisien 1918-11-10
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

dont une version développée et en couleur se trouve en couverture de l’hebdomadaire belge  Pourquoi pas ? du jeudi 27 octobre 1910, reproduit sur le site déjà mentionné : http://www.spa-entouteslettres.be/kaizer.html

2- un dessin de Gus Bofa, de peu antérieur à l'abdication, mettant en scène le Kaiser et le Kronprinz.

Le Journal 1918-10-31
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France