lundi 5 janvier 2026

 

Accidents en bandeaux dans Le Journal 

d'août 1923

     A l’été 1923, Jean Routier réalise, pour Le Journal, une série de 10 bandeaux de titre ayant pour thème l’automobile, et plus précisément les accidents. Le schéma est le même que celui adopté en 1918 (cf. mon billet du 4 décembre 2015) : un dessin de part et d’autre du titre ; une légende constituée d’une phrase scindée en deux et jouant sur une opposition et sur le sens des mots ; dans certains cas, il fait appel au sens figuré des mots (assommer, épater), voire à leur usage argotique (clou, poule).
    On notera que la plupart de ces dessins sortent du cadre des oreilles du journal et jouent avec la typographie ; ce n'est pas seulement une intrusion dans le titre mais une utilisation des lettres comme éléments de l'histoire : le "L" contre lequel se fracassent voitures ou conducteurs sert aussi de siège à un badaud ou de support aux poussins ou à un corbeau. Ce procédé me semble une innovation dans ce quotidien (au vu de sondages, mais il faudrait faire une vérification systématique). Il a été imité les jours suivants par d'autres dessinateurs - GP [Georges Pavis] les 29 et 30 août, Marcel Capy du 2  au 11 septembre, Léon Kern le 22 septembre - mais sans prolongement.
 
Les bandeaux s'échelonnent du dimanche 19 au mardi 28 août. Tous les extraits de presse sont issus de : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.
 
 

1- Dimanche 19 août

 


 

 
 L’excès de lenteur peut vous agacer… / … L’excès de vitesse risque de vous assommer !
 
Assommer au sens figuré appartient au même champ lexical qu’agacer, mais le dessin illustre le sens premier.

 

2- Lundi 20 août 

 


 

Il ne faut faire aux poules nulle peine… / … même avec une voiture légère.

 
Routier joue-t-il, dans le dessin de gauche, sur le sens populaire de poule (une femme) ?
 

3- Mardi 21 août

 


 
 

 

Méfiez-vous de ceux qui sèment des semences… / … dans le but de récolter vos clous.

 
Une semence, ce n’est pas seulement un végétal mais aussi une petite pointe à tête plate qui risque de crever un pneu ; un clou, ce n’est pas seulement une pointe, mais aussi, en langage familier, un vélo. 

 

 4- Mercredi 22 août

 



 


[J]a[dis] on se croisait pour un idéal / [A]ujourd’hui, c'est p[a]r [p]ure bêtise.
 
Se croiser, au Moyen Âge, c’était s’engager dans une Croisade (en revêtant un habit portant la croix) pour aller délivrer la Terre sainte ;  pour des voitures, c’est passer l’une à côté de l’autre en venant de directions opposées … avec les risques inhérents, ce que représente le dessinateur.

 

5- Jeudi 23 août

 



 
 
Si l’écraseur doit se montrer courtois… / ...l’écrasé peut n’avoir aucun savoir vivre.
 
La courtoisie fait partie du savoir vivre, mais le dessin représente une victime qui a cessé de vivre.

 

6- Vendredi 24 août

 



 

 

 Il est recommandé d’admirer la nature… / Évitez toutefois de virer dans les décors.

Le premier dessin représente un véhicule collectif, souvent dessiné par Routier qui l’avait semble-t-il en horreur.

Ce bandeau est tout à fait adapté à l'actualité : en première page, un encadré sur "les ravins tragiques" relate l'accident de l’autocar de Gavarnie, et aussi celui du ravin du Var. 

  •  Le premier accident, le 13 août, concerne une voiture collective de tourisme (ou autocar découvert) au retour d’une excursion à Gavarnie depuis Lourdes, qui bascula dans un ravin de 70 m de profondeur, à Luz-Saint-Sauveur (Hautes-Pyrénées) et causa la mort du chauffeur et de 21 touristes hollandais ; il n’y eut qu’un survivant [1]

  •  Le second eut lieu près de Guillaumes (Alpes Maritimes) ; le 20 août 1923, un autocar Berliet assurant depuis Nice le service de la route des Alpes, culbuta au fond d’un ravin, à la sortie du pont de Paniès (haute vallée du Var) avec 22 touristes américains à bord. Le bilan s’établit à 8 morts et au moins 13 blessés [2].   
 
 
 

7- Samedi 25 août 

 





Un pneu peut faciliter l’héritage… / ...mais pas un pneu dans l’estomac.
 
Double sens de pneu : bandage qui entoure la chambre à air d’une roue, mais aussi un message envoyé par un système de canalisation à air comprimé [3]. Le dessin montre un quidam postant un "petit-bleu" devant un bâtiment où se lit "Télé[graphe] mais le rapport de cette action avec l'héritage demeure obscur.

 

8 - Dimanche 26 août 

 

 


 

Il est permis d’épater ses invités… /...mais pas contre les arbres.

Au sens figuré, épater c’est étonner, impressionner ; mais au sens propre, c’est aplatir, écraser, ce qui est le cas du visage de l’accidenté. De la femme, également éjectée, on ne voit que les jambes et les chaussures à talon.

 

9- Lundi 27 août

 


 
 

 

Niveler les masses, disent les uns… / ...mais il y a la manière.

Qu’un leader politique [4] annonce vouloir égaliser les conditions sociales est une chose ; mais sans pour autant vouloir les écraser.

 

10- Mardi 28 août

 



 

Un coup de chapeau, c’est bien… / ...mais pas un coup de chapeau de roue.

Donner un coup de chapeau, c’est soulever son couvre-chef pour saluer ; le chapeau de roue est une pièce qui protège le moyeu. Par le biais de ce jeu de mot, Routier oppose la courtoisie de l’hippodrome et la violence du circuit automobile.

 

Conclusion

Les dessins de ces bandeaux - sans prétention - sont assez caractéristiques de la manière de Jean Routier : composition de petites scènes animées, traduction du mouvement, expression soulignée des visages. On aimerait savoir quelle fut la réaction des lecteurs à cette animation du titre de leur quotidien, passagère semble-t-il. Routier a dessiné d'autres accidents. J'en donnerai le catalogue dans un prochain billet.

 

Notes

[1]- Voir Le Journal des 14, 15, 18 août 1923 et surtout une enquête très complète, avec photographies et témoignages : http://lieux.loucrup65.fr/gouffredelechelle.htm

[2]- Voir la presse de l’époque, par exemple Le Journal des 21-23 août ou encore Le Petit Journal illustré du 2 septembre (dessin couleurs). Plus récemment : https://www.sdis06.fr/jcms/psdis_21162/-parlonshistoire-1923-accident-de-la-route-a-saint-martin-d-entraunes

[3]- La Poste pneumatique de Paris – active entre 1868 et 1984 – permettait d’acheminer rapidement des messages, dits « pneus » ou « petits bleus » (en raison de la couleur des formulaires préaffranchis) dans tout Paris.

[4]- La caricature de cet homme politique évoque celle de Léon Gambetta par Bertall dans Le Grelot du 16 juillet 1871. 

 

 

gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France. Le Grelot