14 juillet 1920.
Débusquer les dessins de Jean
Routier publiés dans la presse étrangère demande beaucoup de
persévérance et un peu de chance. Ma base documentaire en contient aujourd’hui
17 dont 14 dans des supports britanniques.
Quelques
uns ne sont que des copies de dessins déjà publiés en France dont
les textes – les titres et de rares bulles – ont été traduits à
cette occasion, la plupart sont originaux. C’est le cas de cette
« fête nationale », parue dans The Bystander du 28
juillet 1920 [1].
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| Jean Routier. Impressions du 14 juillet à Paris. The Bystander 1920-07-28, p. 241.
interner archive / archive.org |
C’est depuis le 6 juillet 1880 que
le 14 juillet est « jour de fête nationale annuelle ».
Le
14 juillet 1920 est une fête presque normale entre deux
manifestations majeures : le 14 juillet 1919 couplé avec le
défilé de la Victoire sur les Champs-Élysées - une apothéose
selon la presse - et le 11 novembre 1920, transfert de la dépouille
du soldat inconnu sous l’arc de triomphe [2].
Presque normale, car si le défilé
militaire, cette fois sur l’hippodrome de Vincennes, réunit moins
de monde que celui de 1919, il demeure encore marqué par le souvenir
de la guerre et de la Victoire.
Mais
cette fête avait ceci de particulier que c’était la « première
grande revue officielle passée depuis la guerre », entendez
qu’elle mettait en scène, en présence de leurs aînés, de jeunes
troupes qui n’avaient pas connu le feu, et qui recevaient leur
drapeau avant de défiler.
Célébration
patriotique, le 14 juillet est aussi une fête populaire. A
l’intention du public britannique, Routier souligne bien cette
dualité de la fête nationale.
Plusieurs scènes
prises sur le vif résument cette journée :
Le défilé militaire
Le général Mangin passe en revue
« ses » troupes noires [3]. Ce dessin est une traduction
fidèle de la photographie publiée dans Le Journal du 15 juillet
1920, jusque dans l’attitude de Mangin. J’ai réuni en annexe
quelques extraits de presse relatant cet épisode.
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| Le Journal 1920-07-15.
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France. |
Ce que voit le public
L’affluence est telle que chacun se précipite pour occuper les
meilleurs places. « Les voilà qui arrivent » s’exclame
un quidam dont on ne sait s’il annonce à la cantonade, l’arrivée
des troupes ou s’il se réjouit de cette bousculade, parfois
rentable puisque on a vu en 1919 des profiteurs faisant payer
chaises, échelles, tréteaux ou périscopes divers.
« Ce que les spectateurs sont en mesure de voir » se
résume parfois à des vues de croupes de chevaux des dragons (la 3e
brigade de dragons était présente). Mais que fait ce gouailleur qui
semble piquer un cheval ?
Si la presse note que l’affluence fut moindre qu’en 1919, c’est
avec des nuances révélatrices :
« Une
foule énorme » titre Le Petit Parisien qui décrit des
milliers de curieux « sur vingt et trente rangs de
profondeur ».
« Plusieurs
centaines de milliers de spectateurs » selon L’Écho de
Paris.
« Une
foule imposante » « On n’eut pas à se bousculer. Il
n’y eut pas de ces remous et de ces bourrades qui gâtent trop
souvent les grandes fêtes populaires ». (Le Journal)
« …
bien des places vides sur les estrades improvisées qui craquaient
toutes autrefois sous le poids des spectateurs. » relève sur
une photo L’Humanité qui, comme Le Populaire (cf. infra), déplore
l’enthousiasme populaire, même en décroissance.
Une photographie de
l’Agence Rol donne une idée des tribunes improvisées :
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1920-07-14 - revue des troupes de garnison de Paris à l'hippodrome de Vincennes - cl. Agence Rol |
La fête
populaire
Scène de bal de rue, analogue à celle
photographiée par l’Agence photographique Rol, rue du Faubourg
Saint-Denis, et à la description journalistique du Petit Parisien. A cette différence que la photo représente un
limonaire (orgue mécanique pour foires et bals) alors que Routier
fait appel à un trio avec trompettes et trombone.
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| 1920-07-14 - Bal populaire - cl. Agence Rol
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département estampes |
 |
| Le Petit Parisien, 1920-07-15
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France |
En guise de conclusion, deux autres visions dessinées du 14 juillet :
La planche de Routier décrit de manière humoristique des instantanés de la journée. Il ne prétend à rien d'autre (ce n'est qu'à partir de 1930 qu'il produira des dessins politiques). Dans la mesure où ma recherche documentaire pour contextualiser ces scènes m'a fourni des dessins d'autres illustrateurs, au ton différent, autant les partager et souligner les difficultés de ce qu'on nomme "la sortie de guerre".
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| Charles Jodelet (1883-1973) - Le Petit Journal du 15 juillet 1920 |
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Nob (1880-1935) - Le Rire du 17 juillet 1920 - Collection Jaquet vol. 111 (Artistes divers : série 2, tome 3) gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France |
Alors que Jodelet montre une scène joyeuse, Marianne dansant avec un soldat, ce qui n'aurait pas déparé un an plus tôt, Nob met en scène un homme accablé, marchant avec une canne, passant devant des boutiques où s'affichent des prix qu'on devine élevés. La légende est limpide : le défilé du 14 juillet 1920 n'a plus rien à voir avec celui du 14 juillet 1919. Le vainqueur l'est-il encore ? Nob (= Marcel Noblot) fait partie de ces dessinateurs, pessimistes mais lucides, qui constatent que la Victoire est chèrement payée : deuil de masse ; "vie chère", c'est-à-dire dégradation du franc et inflation ; traité de paix décevant ; crainte du réarmement. Comme le dessinateur et peintre Felix del Marle (1889-1952), il traduit le trouble français et les craintes d'un déclassement. [4]
Notes
[1] The Bystander est un hebdomadaire publié à Londres. Fondé en
1903, à l’intention des classes moyennes supérieures et
supérieures, il comportait des rubriques variées : actualités
littéraires et théâtrales, politique, affaires étrangères et
sports ; il publiait également des dessins, des bandes
dessinées et des nouvelles. Il est possible que Routier ait eu accès
à cette publication grâce à Henry-Mayo Bateman (1887-1970),
dessinateur humoristique et caricaturiste britannique, prolifique.
Ils ont tous deux publié dans la revue « L’Automobile aux
armées » en 1917-1918. J’ai trouvé des échanges de vœux
datés de 1947 et 1949 (Collection A.Z.). Enfin, on peut déceler une influence de
Bateman dans certaines histoires muettes dessinées par Routier. De
quoi nourrir un billet !
[2] Cf :Becker Annette. Du 14 juillet 1919 au 11 novembre 1920
mort, où est ta victoire ?. In: Vingtième Siècle, revue
d'histoire, n°49, janvier-mars 1996. p. 31-44. https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1996_num_49_1_3482
[3] Charles Mangin (1866-1925), officier d’infanterie coloniale,
débuta sa carrière en Afrique. En 1896, il est chargé de recruter
150 tirailleurs africains pour la mission « Congo-Nil »
du capitaine Marchand qui visait à relier l’A. O. F. à Djibouti.
Dans un ouvrage – La Force Noire (Hachette, 365 p. , en ligne sur
Gallica) – il prône le recours aux indigènes en cas de conflit
européen pour pallier le manque d’effectif de l’armée (perte
prévisible de 61 000 appelés entre 1907 et 1928), dû à la baisse
de la natalité. Il en apprécie la discipline et en vante les
qualités martiales. Sa proposition ne fut que mollement suivie par
l’État-major ; il fallut attendre 1914 et un ministre de la
guerre favorable à ce recrutement pour engager des soldats
africains. Mangin, devenu général de brigade en 1913, eut
l’occasion d’utiliser la force noire, notamment au chemin des
Dames, en avril 1917, où sur 15 000 tirailleurs sénégalais
engagés, 6 000 furent tués. Les chiffres globaux varient : 180
à 190 000 Africains mobilisés dont 25 à 29 000 tués et 36 000
blessées. Après guerre, on constate des réactions contrastées
allant de la reconnaissance à ces troupes d’Outre-Mer (Reims
consacre en 1924 un monument aux héros de l’armée noire qui ont
défendu la ville en 1918.) au rejet raciste (Le Populaire, journal
socialiste, du 13 avril 1920 publie, en une, un article non signé
intitulé « Le rappel des noirs. Il était temps »
stigmatisant « le scandale de l’emploi de demi-sauvages
d’Afrique comme troupes d’occupation en un pays européen ».
Le ministre de la guerre entama des poursuites judiciaires contre le
journal.
[4] On trouve un ton identique dans un propos introductif du journal L’Œuvre du 15 juillet 1920 : " (…) l'heure n’est plus aux orgie de luminaire qui faisaient jadis
le plus clair des réjouissances populaires à cette date consacrée.
Les inquiétudes qu'inspire notre situation en ce qui concerne l'
approvisionnement en charbon, et les échos fâcheux qui nous
reviennent de Spa ont incité les pouvoirs publics à l'économie.
Qui pourrait le leur reprocher ? La fête s'en ressent, cependant.
Elle se ressent aussi des préoccupations de toutes sortes qui
assombrissent ces premières années de paix. On s'amusera de
meilleur cœur, on retrouvera l'enthousiasme de jadis au spectacle
des pluies d'étoiles et des serpentins de feu, quand la vie sera
moins dure, et quand, à défaut des fruits, bien lents à mûrir, de
notre victoire, nous aurons retrouvé l'abondance et la sécurité du
lendemain."
Annexes
 |
Félix Vallotton. Général Mangin-
MAH Musée d'art et d'histoire, Ville de Genève.
|
Revue de la presse du 15 juillet concernant le général Mangin.
Le
Petit Parisien 15 juillet 1920 :
« Quand
les régiments noirs eurent reçu leur drapeau, le général Mangin,
simplement, gravement, s’avança sur leur front et les salua l’un
après l’autre, les talons joints, la face levée, les yeux durcis
dans une volonté de dominer l’émoi profond qui le bouleversait et
que décelait seule une légère crispation à la commissure des
lèvres. Il ne dit rien,. Il n’aurait pas pu… peut-être !
Mais
ses noirs le comprirent. Et, raides, les poings crispés sur leur
arme, immobiles comme des statues, ils communièrent avec leur chef,
leur guide, leur ami... »
L’Écho
de Paris, 15 juillet 1920 :
« Tandis
que les ministres et les
généraux remontent dans la tribune, le général Mangin, seul, se
dirige sur le front des drapeaux des régiments coloniaux, qui
viennent d’être remis à leurs colonels. Tous ces chefs sont des
amis pour le général Mangin, qui adore ses troupes, tous ces
Sénégalais le voient venir à eux avec un large sourire. Mangin les
passe rapidement en revue, serre la main des colonels, cependant que
la foule qui a compris la charmante spontanéité du grand chef
pousse des acclamations et des cris de « Vive Mangin ».
(Eugène Tardieu)
(...)
Le
21e
et le 23e
d’infanterie coloniale et les tirailleurs sénégalais et marocains
ont défilé dans un style impeccable, et sous un tonnerre
d’acclamations. »
Excelsior, 15 juillet 1920
Simple et grave, le général s'avança sur le front des troupes. Il s'arrêta devant chaque drapeau, les talons joints, le front haut le regard droit, sa face énergique un peu crispée par une émotion profonde...et il fit le plus réglementaire salut.
Le chef aimé et obéi de nos troupes noires ne dit pas une parole. Mais ses hommes le comprirent et, dans leur face de bronze, leurs yeux d'émail eurent un regard d'indicible fierté.
[L'article se poursuit par des propos du général Mangin]
Le
Figaro, 15 juillet 1920
« Le
général Mangin passe l’inspection des tirailleurs sénégalais,
magnifiques et fiers et il est l’objet d’une ovation. »
Le
Journal, 15 juillet 1920
« Les
acclamations redoublèrent quand le général Mangin se détacha du
groupe officiel pour aller inspecter ses Sénégalais(…) »
« (...)Tandis
que ministres et généraux vont se placer dans les tribunes, pour
assister au défilé, le général Mangin est l'objet d'acclamations
enthousiastes, au moment où il va saluer les Sénégalais et
reconnaître quelques uns de ses anciens compagnons d’arme. « Vive
Mangin ! » crie le public. »
L’Œuvre,
15 juillet 1920
« On
remarque le général Mangin dont le grand cordon neuf barre toute la
poitrine et qui, sous des applaudissements nourris, fixe la foule de
son regard d’acier. »
Le
Populaire de Paris, journal socialiste du soir, 15 juillet 1920
[SFIO]
« Cent
trente et un an après [la prise de la Bastille], le Paris des
faubourgs acclame l’armée et les chefs militaires. Triste recul
des temps ! On danse sur les cadavres !
Cette
nuit, les habitants de paris ont dansé au coin des carrefours ;
ils recommencent ce soir. La fête nationale populaire est devenue le
jour favori de la saoulerie et de la débauche. Paris oubli le nombre
effroyable de ceux qui sont morts pendant cinq ans. (…)
Mangin
acclamé !!! Des soldats rendent les honneurs. Parmi eux,
plusieurs compagnies de troupes noires, hommes enlevés à leurs pays
barbares, pour participer aujourd’hui à l’œuvre de
civilisation ! Le général Mangin vient parader devant eux. Son
nom circule de bouche en bouche, et j’assiste à la plus décevante
des manifestations chauvinistes. Les milliers d’assistant sont
debout, ils acclament celui que ceux qui sont morts avaient dénommé
« le boucher ».
L’Humanité,
Journal socialiste, 15 juillet 1920
« Les
noirs eux-mêmes avaient été invités à « la fête ».
Ils sont passés dans leurs uniformes kakis. Et ils ont été
applaudis. Ils triomphèrent, là, comme dans les orchestres de
jazz-band. Dans tous les plaisirs d’après guerre, ils montrent, en
effet, une évidente supériorité sur les blancs…
(...)
L’Armée
de la Victoire est belle, certes, pensent probablement les plus
chauvins, mais elle est lourde. Et la Victoire elle-même, jusqu’à
présent, s’est traduite pour nous par des difficultés économiques
inextricables... »
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Ministère de la Guerre /
Carton d'invitation / Revue
du 14 juillet 1920 / Paris
Musées : Musée Carnavalet, Histoire de Paris
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